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Triangulations pendulaires



Youssef Rzouga, poète d’entre deux cornes




Écrire autour de Youssef Rzouga implique une narration originale. Avoir face à soi un homme de cette nature ne permet pas une approche banale ou linéaire. Il me faut essayer de rendre cette rencontre vivante, rebelle, non systématiquement complaisante, loin de tout stéréotype, décrivant les variations de l’homme sur les chemins découverts de sa vie et de son ½uvre : un être, un poète, souvent déconcertant, riche d’une créativité débordante et d’un affectif expansif.


J’entre dans l’½uvre de Youssef Rzouga par la porte de l’Internet. Je le découvre par hasard sur un forum de poésie. J’y lis ses poèmes en français. J’apprécie son style moderniste, échevelé, parfois hermétique, parfois transparent, littéraire ou bien prosaïque, mais toujours atypique. Je ressens de l’entêtement dans le fond et la forme, décrypte chez l’auteur un orgueil certain, pressens un défi, une blessure d’écriture, décode un jeu original et multiple où masques et silhouettes déguisent la complexité. Ma curiosité est aiguisée. J’ai envie de savoir, comprendre… découvrir l’inconnu « yourez », décoder ses messages .

J’entre dans son « empire » par l’une des trois fenêtres de son site en arabe, anglais et français. Je découvre là son parcours académique et professionnel, les titres de ses ½uvres, ses prix et distinctions, sa notoriété dans les pays de langue arabe, ses divers profils et un certain goût pour le culte de la personnalité. Le ballet incessant de ses masques et de ses accents m’intrigue de plus en plus. Je décide, alors, de franchir la porte du mail et d’interpeller le Poète – un peu audacieusement –.
À ce moment-là, je ne connais de son ½uvre que quelques poèmes en français édités sur un forum du web, poèmes qui donneront naissance, quelques mois plus tard, à son premier recueil en français, « Le fil(s) de l’araignée (Hallucinations spéculaires) ».
Nous sommes le 18 février 2005.

Sachant son itinéraire littéraire et poétique (membre de l'Union des Écrivains Arabes – membre de jury dans la plupart des concours littéraires – conseiller littéraire à la chaîne de télévision tunisienne Canal 21 depuis 1992 dans le cadre de l'émission « Premier pas » – Président du club « Mercredi Littéraire » à Tunis depuis 1988 – représentant de son pays dans plusieurs forums littéraires internationaux dont Jordanie, Algérie, Libye, Égypte, Irak, Russie, Yougoslavie, Italie, France – travaux de fin d'études universitaires réalisés autour de son ½uvre poétique – nombreux ouvrages et analyses critiques de son ½uvre…etc), me référant mentalement à tout ceci, je l’interroge assez directement sur l’opportunité de sa présence assidue sur un certain forum de poésie… forum faisant davantage la part belle à la flatterie interactive, à l’introspection de salon, à la complaisance et/ ou diatribe personnelles qu’à la poéticité pure. Je l’apostrophe sur ce qui me paraît, dans un premier temps, relever « d’un manque d’authenticité » et notamment quand il sollicite les internautes, faisant de l’auto-promotion de ses poèmes. J’ai envie de comprendre le pourquoi de cette sollicitation soutenue de la part d’un poète confirmé, qui plus est homme de culture et de communication. J’ai très envie également de découvrir ce « petit secret » dont il parle en commentaires de ses propres poèmes .

Mon questionnement frontal sur son degré « d’authenticité poétique » le surprend… mais l’intéresse. Fidèle à son goût de l’énigme, il m’interroge instantanément sur un éventuel « petit secret » caché dans mon interpellation ! Aucun secret de ma part, aucune trame, seul un style direct. Au fil des mails échangés, il me parle à flots continus « du port du masque multiple », « d’un atelier géant d’un projet poétique », « de réaliser une expérience de feed-back » pour laquelle il est présent assidûment sur le forum, de « sa folie créative » qu’il veut « décadenasser », de son envie ancienne et persistante « d’écrire un fleuve sans rives, voire détourner un fleuve », « d’une alternative rêvée » et « d’un virage poétique »…. Tout ceci reste énigmatique pour moi, je sais simplement que j’ai affaire à quelqu’un d’atypique.
Petit à petit, il abat ses cartes, quelques cartes –
« Un poète/ Ne se met jamais à table !/ Il ne joue aux cartes/ Qu’avec le diable ! » –,
me livre quelques-uns de ses projets dont celui de l’insertion de la métrique arabe dans la poésie française. Je me jette à l’eau. J’écris… avec lui.
En illustration de nos échanges, je compose très rapidement –dès le 24 février– et sans aucune présupposition « Rythme occiriental », petit poème de fraternité et clin d’½il poétique sur l’insertion de la métrique arabe dans la poésie française. À mon grand étonnement, il adopte le néologisme « occiriental » et le poème, les voyageant à travers oreilles et terres, comme à Béjà (ville du nord-ouest tunisien) lors d’un récital poétique le 25 février 2005… Et depuis, ensemble, nous écrivons et nageons en des eaux parfois mouvantes. Yotalia et 1001 Poèmes (1er livre) sont nés de nos échanges au jour le jour entre février et juin 2005.

Puzzle recomposition : anticiper la difficulté
Évaluer le nombre de pièces, leurs formes, couleurs, textures



Comment dire la vie et l’½uvre de Youssef Rzouga sans en trahir la complexité et sans en oblitérer la simplicité adjacente ?
Comment dire le fond multiple de ses connotations sans déformer sa personnalité ?
Comment dire l’exhibition bruyante de sa nature sans en occulter les silences ?
Comment adopter, tout en lui restant fidèle, celui qui aime se nommer lui-même « l’Étranger » ou « l’orphelin de la carte » ?
Comment retirer le masque pluriel de ce poète sans en déformer le visage ou en ôter le maquillage poétique ?
Comment pallier ma difficulté à le raconter le plus dûment possible ne possédant la langue arabe ?

Tracer une ligne allant de Zorda A à Zorda Z
Passer par les méridiens du verbe et les tropiques du corps
Passer un fil ténu
À la patte de l’Oiseau
Que le c½ur ne s’exile ou la tête ne s’effile
Puis sur le globe
Ranimer les yeux clairs d’une Femme (af)fable
Raviver le spectre de l’ocre
Le blanc cassé des lèvres
Et l’horizontalité du bleu
Mais aussi
Rejoindre le cortège
D’une armada de cigales et de fourmis
D’une colonie d’abeilles
Toutes extravagantes
Ensemble nous joindre à la fiesta
Aux côtés d’ogres d’arlequins et de tyrans
De roses et d’oiseaux
De clochards
Et de mots
De graffitis
Tous
En partance pour un fleuve de sang neuf
Très loin des quadrilles de la carte
Des n½uds cousus d’or
Et très loin des horloges
Et dès lors
Tous
Déambuler céans
Autour du solstice du printemps
Ici

Ou ailleurs
Avec eux
Et avec lui
Le Poète dissident dissimulant le seuil néant
Ici et maintenant
Au fil de la métaphore paradoxale
De ses climats offset
De mille et un vers en liesse
En pièces
Looping !
Axel / double axel //
La foulée du Poète…
Ensemble nous en aller
Pour ensemble patiner
Puis vivre
Enfin pour de bon
Nous perdre jusqu’au bout
Sous les débordements du fleuve
Berges et ciels réouverts pour de vrai
Enfin pouvoir
Avec
La corne zygote du bélier
Réécrire le monde majuscule
Son manuscrit
De Alif à Alpha



Ce sera un regard partiel, une prose poétique morcelée, bio-graphique(s).
Je remonte les rives défaites d’un puzzle pour en voir surgir un fleuve…

Faire un premier tri des pièces : définir les pièces incontournables


Les bords et les quatre angles



A l’intérieur de la boîte tout un monde grouille ; un monde de mots et de pulsations qu’un artiste promène sous les masques de son ego. Le rêve, l’imaginaire, l’élucubration, l’icône, se frottent aux battements de son c½ur comme une corde que l’on tresse. La pensée peut anticiper, différer, remonter, compléter le fleuve de sang : le c½ur bat ! et ne peut rompre que sous les battements funèbres. Qu’il cesse de battre et la corde casse, l’architecture se défait, l’édifice s’écroule, le puits se vide, le fleuve rougit, se cabre et c’est un cheval au galop qui s’en échappe. Pour s’en aller où ? Il faut du sang neuf, une transfusion de sang printanier pour entendre à nouveau ce petit monde fourmiller et, nous les mimes désorientés, sur la carte nous rassembler pour rejoindre ensemble un fleuve proche de l’aorte.

Youssef Rzouga, l’illusionniste du masque et du profil, l’Adam équilibriste, le pêcheur à l’hameçon, le loup blanc, le cheval fougueux, recherche dans le détail H la face cachée des choses. Il diagnostique. Il capte le ponctuel, sous toutes ses dimensions, pour mieux le diffuser et le faire tournoyer dans un champ de lumières éclectiques où se retrouvent des milliards de clochards et d’enfants, d’ogres et d’oiseaux, réunis ensemble pour danser et chanter autour du monde. Dire le monde de face ou de profil, d’en haut, d’en bas, de droite à gauche ou de gauche à droite, micro, macro, maxima, minima, proxima, hyper, hypo, méga, hier, aujourd’hui, demain, à vie… peu importe ! Les variations sont infinitésimales. Le monde bouge sous la plume de Youssef Rzouga… Un pendule oscille.

D’une part, je cherche à défricher l’assise de sa vie et de son ½uvre. Sur ce dernier point, bien des critiques littéraires arabes se sont attachés à cela avant moi. D’autre part et corrélativement, je tends à porter un regard autre – personnel et occidental à la fois – sur notre souci commun de la créativité ; créativité qui est le germe et l’enracinement de notre entente. Les deux objectifs amalgamés sont les deux mains et les deux yeux qui trient aujourd’hui les pièces d’un puzzle immense – humain – pour tenter d’en faire surgir une image polymorphe.

S’il ne devait y en avoir qu’une, la pièce incontournable et maîtresse serait celle de savoir que nous avons affaire à un poète peu ordinaire. Quelqu’un avec des masques et des secrets, des maquillages scéniques et polysémiques, des extravagances, mais surtout un homme d’un immense talent et d’une grande créativité, révélés tout au long de son ½uvre. Les hommes de lettres arabes ne s’y sont d’ailleurs pas trompés en décernant à Youssef Rzouga le « Le Prix des Lettres et des Arts du Roi Abdallah II de Jordanie », au titre de l’année 2004. Ce prix international (onze pays arabes représentés) a été créé en 2002 à l'occasion de la déclaration d’Amman comme capitale culturelle arabe. Il vient de récompenser la création artistique et littéraire de l’intégralité de l’½uvre de Rzouga. Les membres du jury ont justifié leur choix par le caractère moderniste et atypique de son ½uvre et par l'originalité de sa créativité constante qui apporte une contribution importante au renouvellement de la poétique arabe. À Madhia (jardin natal), à l’occasion d’un hommage public rendu au poète pour l’obtention de son prix, c’est avec beaucoup de fierté et d’amitié que le poète et critique Chemseddine El Ouni évoque la question de la reconnaissance des hommes de lettres : « Ce n'est qu'à partir des critiques positives des étrangers envers notre patrimoine littéraire que l'on commence à voir autrement nos créateurs nationaux ». Peu de temps après ce prix prestigieux, une autre distinction honorable vient couronner en 2005 l’½uvre de Youssef Rzouga : le bouclier de Diwan al Arab d’Égypte, pour « sa contribution éminente à la promotion de la culture arabe ». Et, comme une distinction n’arrive jamais seule, à juste titre, c’est en juillet 2005 qu’il reçoit la Médaille nationale du mérite – secteur culturel – pour l’ensemble de sa contribution à l’enrichissement de la culture tunisienne.

Deuxième tri par couleurs


La lune échancrée, l’imaginaire, le conte, l’enfant et le Poète : bleu dominant



Un 21 mars 1957
À Zorda : îlette natale, de couleurs brutales,
Naquit Yourez (Youssef Rzouga, dit)
Un Fatimide timide
Mais qui ne cesse de chercher midi
À quatorze heures.

Une semaine après..
Circoncis minutieusement par les anges
Yourez se mit à rire à ces derniers..
Et à nier
Qu’il soit venu..
Tout nu :
Nu-jambes, nu-pieds, nu-tête..
Dans une chambre nue
Tout près d’un arbre nu



20 mars 1956. La France reconnaît l’indépendance de la Tunisie. Le traité du Bardo de 1881 qui établissait le protectorat français est abrogé. La lune échancrée et l’étoile se haussent, blanches.

Un an et un jour plus tard – soit le 21 mars 1957 – naissance de Youssef Rzouga à Ksour Essef près de Madhia, ville du Sahel tunisien le long du littoral oriental. Ancienne place forte fondée au X siècle à l’emplacement d’un comptoir phénicien puis romain, cette région de vieilles traditions sédentaires vit des produits de la mer et de l’agriculture. C’est une terre de parcelles et de contrastes où arbre et mer sont symboles : l’olivier millénaire et la grande bleue. Signe astrologique du nouveau-né : bélier. Annonciateur de destin ou pas, Youssef libère son premier cri (sa première corne) le jour de l’équinoxe de printemps, dans un contexte d’indépendance et de renouveau. C’est l’explosion de la nature et de la liberté, le moment où le soleil ascensionne la lumière exactement dans le plan de l'équateur, pour donner en tout point du globe une durée égale au jour et à la nuit. Par ailleurs, en France, il est coutume de dire qu’au bout de un an et un jour un objet non-réclamé appartient à celui qui l’a trouvé… Entre l’histoire et Youssef Rzouga, y aurait-il ce lien particulier ? Né pour être libre ! Pour la lune et les étoiles, Youssef Rzouga appartient ipso facto à l’indépendance. Le Poète saura le démontrer tout au long de sa vie.

25 juillet 1957. Proclamation de la République tunisienne. Habib Bourguiba devient président de la Tunisie. Le pouvoir beylical est officiellement aboli. Étoile et lune brillent de plus en plus, blanches sur fond rouge et Youssef Rzouga fort de ses quelques mois lève ses yeux curieux vers le ciel…Probablement.

Entre trois et huit ans, 1960-1965, Youssef passe son enfance sous l’aile de sa grand-mère maternelle Hana à la campagne, à Zorda –une vingtaine de kilomètres de Ksour Essef–. Son oncle maternel Messaoud s’occupe d’eux et de la terre. « Mon père, Haj Ali, agriculteur, lui a confié la gestion de tous les biens. Mon oncle, encore jeune et ambitieux, excellait à faire son travail consciencieusement. » Tout jeune, Youssef accompagne son oncle aux champs pendant le labourage et la cueillette des olives. Solitaire et farouche, il se réfugie auprès des animaux, il joue avec les poules et les moutons, accapare la nature, l’étudie, la cerne, pose des pièges. Il capture les oiseaux ou bien parle avec eux, croyant à leur entendement et à leur compréhension : « J’ai eu de grandes histoires avec les oiseaux.. ». Parfois, « il (je) pleure et hop ! les oiseaux s’envolent ». Pour meubler les heures, calmer les chagrins et les peurs de la nuit, sa grand-mère Hana le couve en l’abreuvant de contes : « Je me lovais entre ses bras en flanelle. Elle me contait ses Mille et Une Nuits à sa façon : Shéhérazade et son histoire avec le sultan Chahriyar, etc... Je passais la nuit, toute la nuit, à savourer ces contes et à rêver. » De ses yeux captivants et bleus, de ses bras enveloppants, des talents transcendants de conteuse de sa grand-mère Hana, Youssef gardera le goût immodéré du conte et de l’emphase. Il restituera de son enfance à Zorda une empreinte presque naïve (native) pour la nature, les animaux, « le bleu qui tire sur le ciel » et les femmes à fables (affables).

Août 2005 : « Je m’entoure d’amis : la cigale aux ailes transparentes qui ne cesse de chanter ; le chien qui aboie ; le coq à crête charnue rouge vif qui picore des miettes pendant que sa poule au plumage diversement coloré caquète ; les moutons aux épaisses toisons frisées qui ruminent, sans aucun bêlement, dans l’ombre d’un arbre millénaire ; la huppe au long bec arqué et à la tête garnie d’une touffe de plumes voltige ça et là pendant que l’alouette huppée –elle aussi– se faufile entre les tas de blé fauché vers la graine de l’engin caché ; le cheval qui hennit ; les perdrix ; les colombes ; la scolopendre et le serpent… Le mirage –cette nappe d’eau lointaine– reflète mille et une silhouettes. Cette température ambiante (42°), ce soleil ardent, « areligieux », tout, tout… me surprend agréablement. Un sentiment rétrospectif et je me retrouve de nouveau à Zorda, 1960…»

Au fil de son ½uvre, nous retrouvons l’ambiance villageoise, la symbolique animale, le retour des hirondelles qui font le printemps, la timidité exacerbée de l’Enfant, Zorda la terre fidèle et son école primaire, la confrontation avec les autres pour Youssef, l’effarouchement toujours, les premiers graffitis, l’ombre hypersensible d’un enfant sur les murs blanchis d’une école, l’intérieur, l’extérieur, la mémoire de l’eau et le désert qui approche ou recule… et une certaine idée de grandeur et d’espace, assoiffé qu’il reste de son enfance.

L'image est brumeuse
Mais je me souviens de mes premiers graffitis
De ma crainte
D’être surpris dans un état criminel que le lion ne pardonnerait pas
L'image est brumeuse
Mais je me souviens de mon école
De ma timidité
Pendant que je me hausse sur la pointe des pieds
Pour dessiner sur le tableau
Une certaine forme
Du grondement de l'orage
Et des gouttes d'eau effrayées dans mes yeux
De mes mains
Que j'étends, de peur, derrière moi
Tous les enfants ont pleuré
Excepté moi..
Mais une fois chez moi
Je suis allé avec moi-même
Contre moi-même
Jusqu'au bout de mon corps
Et j'ai pleuré cependant sur moi-même
Comme personne n'a jamais pleuré sur personne.
[…]
Là..
Une femme m'a assassiné
Par la lueur de ses beaux yeux
Et j'ai rêvé
- Entre le piège et la chaleur de la sieste
D'une goutte d'eau
Je lui ai dit pendant que les fourmis envahissaient mon corps :
J'ai soif
Elle m'a tendu sa main
J'ai pris la corde
Et dès que je me suis incliné sur le puits
Je n'ai observé que son visage dans l'eau, au fond..
J'ai crié : au secours..
Mais la corde s'est coupée en deux
Elle contre moi
Et moi, par terre, sur le dos..
Tout s'obscurcit autour de moi
Et même mon corps m'a ignoré
- pendant que je pleurais, noyé -
J'ai ouvert ma bouche pour crier
Mais les raisins, les cerises
Ont étouffé le jet d'eau au niveau de ma gorge.
C'était hier
Mais l'enfant comme d'habitude
Délire encore
[…]
L'image est brumeuse
Mais il me souvient
Qu'en re-visitant tout en feu le puits plus tard
- mon corps et ma folie en avance -
Je n'ai pas observé son visage dans l'eau
- Le puits s'est épuisé
D'un trou de la porte,
Elle me l'a dit
Et à travers ce même trou
Elle m'a jeté vers le désert.
|La mémoire de l’eau| in |La plastique de l'âme|
Pendant qu'il fait pipi..
Sa maman dessine le Mississippi.
Déshydratée..
Elle meurt de soif
Et attend longtemps
Pour qu'un certain Mississippi, désaltérant..
Jaillisse d'entre ses mains
Et apaise sa sécheresse.


|Coupe transversale| in |Yotalia,Sotepa,2005|

Troisième tri :

pièces adjacentes, couleurs et formes de la croissance
Le vert, le rouge, le blanc, le cercle, l’horizon et le fil de l’araignée



« Je me souviens de ma rentrée scolaire (octobre 1965). J’étais angoissé, mon c½ur battait et j’étais sur le point de pleurer… Dès mon retour à la maison, j’ai dressé une échelle contre le mur et hop… sur le toit ! D’en haut et d’un regard fulgurant, j’ai parcouru l’étendue jusqu’à l’horizon, tout en regardant mes collègues qui étaient en train de rentrer chez eux, au ralenti… Je me souviens aussi de ma cinquième année d’école primaire, je m’étais mis en tête d’apprendre par c½ur le « Petit Larousse », tout en menant paître les moutons… Alors, vu mon style dense et lexical, mes « expressions écrites » étaient d’une flagrante complication et me valaient des corrections culpabilisantes de la part de mes instituteurs. ». C’est en cette cinquième et dernière année d’école primaire que Youssef croise le chemin de l’écriture, par hasard. Il découvre fortuitement que son frère Hassen écrit des poèmes à une de ses amies. À partir de cet instant, il décide lui aussi d’écrire. Les années suivantes, il enverra des essais poétiques à des journaux tunisiens qui en publieront quelques fragments à titre d’encouragement.

« La grande angoisse que j’ai vécue fut pour l’examen de mon entrée en sixième. C’était un soir de juin 1970, je devais me déplacer de Zorda à Ksour Essef à pieds –environ vingt kilomètres-. Je n’ai pas hésité, j’ai pris ma convocation et la route… Au niveau d’une pente de trois kilomètres à peu près, le vent s’est mis à souffler et faire voltiger ma convocation, l’amenant loin, loin… Le souffle coupé, sanglotant, haletant, peureux, je me suis mis à courir derrière… Comme par miracle, un arbre épineux l’a retenue. Essoufflé, sanglant, j’ai eu la chance de pouvoir la récupérer… Le jour des résultats, j’étais à Ksour Essef avec mon père. Nous avons acheté « La Presse » pour parcourir les colonnes des élèves ayant réussi leur examen d’entrée en sixième. J’avais réussi… Mon père, imbu d’émotion, s’est mis à sangloter devant tout le monde. Tout cela m’était agréable, j’étais heureux. »

Vient, alors, le premier cycle des études secondaires au lycée de Ksour Essef. Et toujours « l’effacement perceptible » de cet adolescent timide et singulier. Le voici revenu à Ksour Essef, habitant la grande maison familiale. C’est un peu difficile pour lui, enfant de la campagne, de s’acclimater à sa nouvelle vie de citadin. Il garde de ces années un souvenir aigu et une tendresse fidèle pour sa « prof de français », Rose-Marie Jouret, qu’il reverra trente ans plus tard (août 2002) et pour laquelle il écrira peu après un poème nostalgique et vif, un appontement de mots « De Perpignan à la Grande Bleue : un poème hurlant.. » :

Quoi encore, Youssef ?
Il oublie les petits détails
Mais il n'oublie jamais
Qu'elle s'appelle Rose-Marie
Qu'elle est de Perpignan
Et qu'elle était-on dirait hier-
Son envoûtante prof de français à Ksour Essef


|De Perpignan à la Grande Bleue| in |Le fil(s) de l’araignée (hallucinations spéculaires) ,Sotepa,2005|

Rose-Marie Jouret écrit de lui en février 2005 :
« …Youssef, c’était surtout de grands yeux clairs, une toison indisciplinée et un air d’être absent même dans sa présence calme et silencieuse. Autour de lui flottait une vapeur romantique : il écrivait de la poésie, il aimait depuis toujours la même fille dont il gravait le nom, il allait quitter l’école pour voyager… Il regardait la vie avec l’acuité inventive de celui qui crée ses propres images dans sa propre langue. Je cherchais si l’originalité de son français était due, en partie, à une contagion de la langue arabe que j’étudiais moi-même à l’époque… Surprenant et incongru était, déjà, son intérêt pour les avancées technologiques dont il parlait d’un ton prophétique et stimulant. Bref, il était « à part »».
Les premières publications de Youssef Rzouga datent du début des années 70, dans des revues et journaux locaux. Il révèle très tôt un caractère « singulier pluriel » et curieux. Sous la timidité apparente germe déjà une certaine ténacité. En 1976, après un échec total en deuxième cycle d’études secondaires (cinquième année de secondaire), il décide de quitter le lycée et partir vers Téhéran. Mais en vain. Il se retire, alors, un an loin des études et loin du monde dans son village de Zorda pour se consacrer au travail littéraire. Dans une chambre à part et indépendant, loin de sa famille, il dort le jour et écrit la nuit à la lumière d’une chandelle, muni d’un petit transistor pour meubler la solitude. C’est dans cette maison d’exil et de solitude choisie que démarreront en 2001 des travaux de réaménagement de «La Maison Mahdoise» en musée portant son nom, détenant l’intégralité de son ½uvre.
Puis, comme il s’amuse à les définir lui-même, viennent « les années de braise, 76, 77, 78 » au Lycée de garçons de Sousse (gouvernorat de Sousse|Perle du Sahel, dite) jusqu’au Baccalauréat Lettres . En 1979. Il ne passera que peu de temps soit trois mois(Octobre,Novembre et Septembre) pour se réorienter de l’Anglais vers les lettres arabes à la même Faculté des Lettres et des Sciences Humaines de Tunis. Il a vingt et un ans en 1978 quand il publie son premier recueil de poésie en arabe : « Je vous transcende par mes tristesses », recueil pour lequel il recevra le Prix du Ministère de la Culture en 1981. Le titre est d’une gravité étonnante pour un jeune homme de cet âge-là. Écrivain et théologien, Docteur d’État en langue arabe, Jean Fontaine analyse la plume du jeune poète : « Déjà, l’atmosphère est assez sombre, le poète se sentant en exil dans sa propre patrie arabe. Les réflexions sur le cours du temps sont également désabusées. Car les joies sont éphémères. Revenant sur l’état du monde arabe contemporain, la nuance est à peine sensible. »

Youssef poursuit, donc, ses études à la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines de Tunis. Après deux années de réussite, il renonce à cette voie universitaire afin de travailler comme rédacteur principal au quotidien El Amal (l’Action) jusqu’en 1982. C’est l’année où il publie son deuxième recueil, « L'idiome des branches dissemblables ». De 1982 à 1987, il devient rédacteur en chef de la revue Ach’er (la Poésie) publiée par le Ministère de la Culture.

Précocement, Youssef Rzouga se sent à l’étroit dans sa vie et dans sa tête. Il veut voyager, apprendre, toucher du doigt la réalité, une autre réalité, porter un regard personnel sur d’autres cultures en les possédant par leur langue et leurs poètes. Jeune adolescent déjà, Youssef lisait Khalil Jebran, mais aussi Rimbaud, Pouchkine et tant d’autres…

À qui chantent les poètes ?
Revoici
D’une baie donnant sur la mer,
Younide, réjoui..
Il s’en souvient :
Il lit Jebran, Rimbaud, Pouchkine..
Et dans la béatitude totale..
Il peint l’Enfance et l’Amour chaste.

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|Coupe transversale| in |Yotalia,Sotepa,2005|

Comme il le manifestait déjà précocement en ses années collège -et le rappellera plus de trente ans après Rose-Marie Jouret-, Youssef va voyager… Oui, il va voyager par la langue et par le corps, par la distance et la création. En 1984, il obtient un diplôme de langue russe à la Faculté Patrice Lumumba de Moscou. Il retournera à Moscou en 1987 pour y faire un long séjour. En 1984 également, il publie « Le programme de la rose », recueil pour lequel il obtiendra le Prix du Ministère de la Culture en 1986 et qui sera traduit en russe en 50000 exemplaires.

1986 est l’année de publication de « L’astrolabe de Youssef le voyageur » véhiculé à travers le monde arabe. Selon Jean Fontaine, Youssef amène «… le lecteur dans les vastitudes de l’égarement. Serait-ce déjà l’automne du discours ? ». 1986 est également l’année de la publication de son premier roman : « L’archipel », publié en feuilleton dès 1980 dans la revue Al-Fikr. Dans « L’image a vieilli », Jean Fontaine encore en fait ainsi la présentation : « L’ensemble de la problématique de ce roman est conforme à ce que l’on peut lire ces dernières années. La toile de fond est l’exode rural avec l’opposition entre le village et la ville. L’originalité de ce texte tient surtout dans le style des premières pages. Au lieu d’un récit continu, l’auteur offre au lecteur une série de touches successives d’où l’on peut déceler un certain nombre de thèmes récurrents, en particulier l’opposition fondamentale des jeunes et des anciens. » Youssef Rzouga écrira un second roman, inédit : « Un monde à part (Roman des Résidus Recyclés ) ».

De 1987 à 1989, il est rédacteur principal au journal « El-Amal » puis au journal « Elhoria »(la Liberté). De 1990 à 1992, rédacteur en chef du magazine « Aljil Aljadid »(la Nouvelle Génération). En 1992, il publie des récits de science-fiction pour les enfants : « Et l'orange s'envola ». Cette même année, après un concours, il revient vers les études à l’Institut de Presse et des Sciences de l'Information (IPSI) de Tunis où il obtient une Maîtrise, spécialité Sciences Politiques. Ceci lui permet de rejoindre la Faculté de Droit et des Sciences Politiques pour décrocher un DEA en Sciences Politiques en 1997.

Après une longue interruption de plusieurs années - dont il me fait bien a posteriori l’aveu d’avoir « trahi la poésie » en se mettant en retrait de l’écriture - Youssef Rzouga reprend la plume et la publication de ses ½uvres. « Le loup dans le verbe » sort en 1998, recueil d’une nouvelle maturité pour lequel il obtiendra en 1999 le Prix du Ministère de la Culture. L’auteur pose tacitement la question de savoir pourquoi l’on écrit. Selon lui, il faut positionner le poète dans son cadre et son époque, sans l’enfermer. Entre le profane et le sacré, entre le sensé et l’absurde, la question et la réponse, l’affirmation et la négation, la convention et l’écart, le ponctuel et l’anachronique, le sujet et l’objet, une palette infinie de mots et de symboles renomme le corpus de chaque chose et, ainsi, livre ou exorcise l’angoisse du poète. L’acteur du verbe (« Je me fais émir de la parole ») fait son expérience en « double aveugle », donnant alphabet, plume, longue-vue et loupe au lecteur-auteur-voyeur que celui-ci s’en serve ou s’en dessaisissent : « Sois ta propre lettre, tu seras le guide du alif. »

En 1999 – 2000, Youssef s’inscrit à l’Institut des Beaux Arts où il passe deux années à étudier la Théorie de l’art et l’Esthétique afin de nuancer son savoir et l’enrichir. A l’issue de ces deux années de réussite, ses productions et publications poétiques vont s’enchaîner à un rythme accéléré : « Le pays d'entre les deux mains » (2001) ; « Fleurs de dioxyde de l'histoire » (2001) pour lequel il recevra en 2003 le prix Aboulkacem Chebbi ; « Proclamation de l'état d'alerte » (2002) pour lequel il recevra en 2004 le prix du gouvernorat de Mahdia ; « Oeuvres poétiques (Première Partie) » (2003), premier tome de son ½uvre complète qui regroupe cinq recueils ; « Le papillon et la dynamite » (2004) ; «Yogana (Le livre du Yoga poétique »(2004) ; « The ground zéro »(2005) ; « La plastique de l'âme suivi de l'Épistémè de l'Issue » (2005) dont le dernier titre sera le sujet d’une compilation d’analyses critiques, «Texte à bas le masque, Épistémè de Youssef Rzouga comme modèle », par Chemseddine El Ouni. (2005) ; « Rhapsodes d'un Troubadour » (inédit), « Le Scandale narcissique » (inédit)…

Concernant « Le pays d’entre les deux mains », l’écrivain et critique tunisien, traducteur franco-arabe, Hédi Khélil, analyse la réticence de Youssef Rzouga face à la virtualité : « … Toute la scène serait sortie du geste fatal du poète cliquant sur la souris et provoquant le déluge, déluge d’images comme doit le faire penser « la caméra » (p..27) ou « la vidéo » (p.34) ou comme il le dit « la toile d’araignée » […] dont il dit toute son angoisse et sa peur de voir les arachnides envahir la planète. Son poème Arankofobia déclare sa victoire sur la gent arachnide, compte ses doigts, retrace le ciel et dépoussière sa mémoire qu’il délivre des gigabythes et des modems et refait surface à un monde où le mot quittant les lèvres est un bulldozer… » D’année en année, cette quasi phobie de la virtualité s’atténue mais Youssef reste vigilant. Il suit et devient un « fils(s) de l’araignée ». Fin 2004, sur un forum virtuel de poésie, suite à l’attitude de certains poètes internautes, Youssef se « lâche », libère son exaspération .

« Fleurs du dioxyde de l’histoire » reçoit dès sa sortie un écho important. Dans le quotidien Le Renouveau du 13/12/2001, l’écrivain tunisien Fredj Lahouar avise : « … « Fleurs du dioxyde de l’histoire » devrait être lu comme un manifeste éminemment politique. Son ambition est de nous frayer un chemin dans la jungle moderne où les Fukuyama et compagnie prêchent la fin de l’histoire et, par conséquent, la mort de la diversité humaine. Face à une mondialisation armée jusqu’aux dents, face à la pléthore des théories qui posent comme inéluctable et imminent le choc des civilisations, face à cette dérive dangereuse, le poète s’attache frénétiquement à sa planche de salut. » Dans ce même esprit, le 29/04/2002, dans La Presse de Tunisie, Hédi Khélil constate : « … Youssef Rzouga donne libre cours dans ce livre à une grande amertume et à une immense tristesse engendrées par les derniers événements au Moyen-Orient et enfouies en lui. » Habib Salha dans La presse du 11/02/2002 révèle pour sa part : « (…) Le poète se méfie des idéologies, remercie les ténors des années chaudes, ne se livre au langage que pour avouer en fin de compte ses lacunes et ses limites. Le titre –peut-être trop « cérébral » – dit à la fois la fragilité de la nature et la puissance aveugle du temps. De la fleur à l’histoire, il n’y a pas de communication. L’involution exprimée par le CO2 bloque l’équation du présent. »

Auprès des lecteurs et auprès de la critique littéraire arabe, « Proclamation de l’état d’alerte » remporte le même succès et suscite le même engouement que le recueil précédent. Dans ce recueil, Youssef Rzouga anticipe ou raisonne avec amertume, originalité et esthétisme sur un état d’alerte permanent : « Comment l’homme pourrait-il oublier qu’il est un homme ? »Dans Le Temps, le 04/09/02, Hechmi Ghachem s’exclame : « …Ésotérique ? certes : on a beaucoup de mal à trouver la bonne clef pour pénétrer le monde en magma bouillonnant de ce huitième recueil de Rzouga ! Le sinistre « 11 septembre 2001 » est évidemment présent mais on ne sait pas si le « 11 septembre 2001 » de Rzouga s’est déroulé réellement le 11 septembre ou bien avec la chute de Grenade ou le chaos impitoyable d’Hiroshima…(…) Le 11 septembre 2001 est l’enfant monstrueux de la haine et cela ne sert absolument à rien, si certains veulent en faire un combat du mal contre le bien. »

À propos de « Yogana (le livre du yoga poétique », Youssef en explicite le thème ainsi : « …"yoguème" dérive de yoga et ce yoga n'est que poétique, certes.. D'après ce concept, on vise à écrire un tel "yoguème" en intériorisant des valeurs ou des alternatives rêvées : la beauté, la grande sérénité, la solitude sacrée, le bleu qui tire sur le ciel, l'amour etc., selon une technique particulière de concentration poétique à travers les mots et selon des normes et des assises bien déterminées. Le poète, en écrivant son yoguème, crée son monde à lui, autrement. Dans le silence absolu, il peut s’isoler de toute sorte de pollution ou de bruit en imaginant un tel espace, géométrique ou autre : cercle, c½ur, fleur, goutte d'eau, feuille, tête, chambre, vague…etc. De telle sorte que ce poète s'y détresse et réalise son rêve, son équilibre, loin de tout tumulte (bruit hystérique gratuit, phénomène simulacre etc.). On peut, à titre d'exemple, imaginer une tente au sein d'une rue bruyante, tente où loger sans s'écarter résolument de la rue. Et, ainsi, créer un autre monde, rêvé. C'est une aventure d’un poète des temps modernes, dans cet espace communicationnel mondialisé. »

Nombre de ses recueils vont faire l’objet de travaux analytiques de la part de critiques arabes. Ainsi, Houyem Ferchichi passe en revue « L'orchestre du Poète dans Proclamation de l'état d'alerte ». De son côté, le critique et écrivain dramaturge tunisien, théoricien de la littérature arabe, Ezzeddine Madani, réputé difficile, dans « Le langage contemporain envahit la poésie dans « La proclamation » de Youssef Rzouga », défend avec conviction cette nouvelle écriture poétique arabe hors des contraintes et règles établies. Il met particulièrement l’accent sur la modernité et la relation entre l’½uvre et son contexte : situer le poète dans son époque et normaliser les mots issus de la contemporanéité. Par ailleurs, dans le cadre du livre sur « La poésie tunisienne contemporaine », Maher Derbel et Abderrazek Kolsi analysent « La mondialisation et le langage poétique à travers Les fleurs du bioxyde de l'histoire ». Hafedh Mahfoudh, pour sa part, laisse « La porte entrouverte (essai critique autour du recueil « Fleurs du bioxyde de l'histoire ». Réunis dans un ouvrage, de nombreuses critiques littéraires décortiquent la question de savoir : « La poésie arabe contemporaine : comment la déchiffrer (Déclaration de l'état d'alerte de Y.Rzouga comme modèle). » Quant à Mourad Ben Mansour, il caractérise la « Poésie de Youssef Rzouga : Langage de révolte, thème d'anticipation ».

Entre temps, en 2001- 2003, Youssef Rzouga retourne étudier à l’IPSI où il obtient un Master en Journalisme. Depuis 1989, il est rédacteur en chef du supplément littéraire « Warakat Thakafiya » (Feuilles Culturelles) du quotidien tunisien « Essahafa »(la Presse) et depuis 1992 conseiller littéraire à la chaîne de télévision tunisienne Canal 21 dans le cadre de l'émission « Premier pas ». Il est également Président du club « Mercredi Littéraire » à l’espace Tahar Haddad de Tunis depuis 1988. C’est un espace d’écriture, de lecture, d’échanges, de rencontres et de réflexion sur la création littéraire et poétique. Youssef anime cet atelier avec beaucoup d’enthousiasme donnant aux jeunes poètes motivation, curiosité et confiance en eux. *

À partir de 2003/2004, Youssef Rzouga se tourne plus résolument vers l’écriture poétique en langues étrangères (français et anglais) qu’il triture déjà depuis plusieurs années… S’étant heurté à l’incompréhension de ses camarades quant à son style et à ses images, déjà hors du commun, il avait cessé d’écrire toute poésie en français au lycée de Ksour Essef. C’est qu’il est un peu susceptible le poète, très fier et même orgueilleux, mais ne renonçant jamais…Il vit ses rêves comme il se pose des défis, à court, à termes. Et le revoilà, à présent, en train de se réapproprier la poétique française. C’est la raison pour laquelle il occupe plus ou moins assidûment les forums virtuels, s’en servant comme laboratoires de langues et « ateliers géants d’un projet poétique » par lesquels il veut tester les points d’impact de sa poésie et décider, dès lors, du bon moment pour le « feed-back »… Estimant avoir réussi son expérience, il publie en juin 2005 son premier recueil en français, « Le fil(s) de l’araignée (Hallucinations spéculaires) » dans lequel il exploite la rythmique « occirientale », insertion de la métrique arabe dans la poésie française.

Son coup d’essai lui donne envie de poursuivre l’aventure de la publication en français. Il publie coup sur coup en cette même année : « Yotalia (avec Héra Vox) », « 1001 poèmes (1er livre : 101 poèmes avec Héra Vox) » écrits entre février et juin 2005 et « Le jardin de la France », recueil écrit en 2003. Il fait également paraître deux recueils en anglais « Deux feux d'enfer au c½ur » (Two hells in the heart) traduit par Khawla Kreech et « La Paix sur Terre » (Pacem in Terris) écrit avec la collaboration du poète américain Philip Hackett.

Assemblage des pièces


De l’intérieur vers l’extérieur, des angles de vue



Au gré de nos échanges, à présent et auparavant, une à une et méthodiquement, je remonte les pièces d’un géant puzzle pour déterminer l’épicentre d’un fleuve sans rives. Je ne suis pas au bout de mes surprises… ni de mes propres étonnements. Je me lance avec Youssef dans l’écriture de ce fleuve au fil duquel il m’invite à l’accompagner. Pour le simple plaisir d’écrire. J’ignore, à ce moment précis, entre février et juin 2005, à peu près tout des remous et des courants qui vont nous emporter. J’ignore encore, à ce moment-là, qui est vraiment Youssef Rzouga et ce qui le fait courir ainsi. L’envie d’écrire « autrement », à deux, avec un imaginaire autre, l’envie d’essayer, de jouer, de créer des images asymptomatiques, de rêver sans quai et sans feu rouge, de voyager immobile, de m’adapter à cette personnalité polyvalente faite d’enfant, de maturité, de talent, d’insolite, d’extrême, de défis…, cette aventure poétique me séduit et m’intimide.

Je n’ai d’autre dessein que celui de partager, apprendre, découvrir la personnalité de ce drôle de poète… Yotalia et 1001 poèmes ne sont alors qu’un jeu duel d’écriture, la motivation de la simple inspiration-respiration, une aventure singulière, loin de tout projet de publication dans mon esprit. Je décode les mécanismes de pensées et d’écriture de Youssef. Ma sensibilité un peu volcanique –réactive et rebelle–l’amuse. La théâtralité de sa personnalité grandiloquente réhydrate une certaine réserve en moi. Une pudeur aux antipodes de la sienne. Juste l’allergie croissante aux honneurs, hommages, flatteries, cérémonies, tout en gardant les yeux levés, le front altier et le regard posé vers l’inachevé. Probablement le point de fusion : l’inachevé… J’ai besoin de ses encouragements, même si l’inspiration reste ma principale motivation, loin de toute parution. Mais, c’était compter sans l’entêtement, la persuasion naturelle, la générosité et le charisme d’un Youssef Rzouga imbu de poésie ; un homme qui se désaltère sans complexe d’un « b(r)ouillon de vers ». Ainsi sont nés Yotalia et 1001 poèmes.

Le charisme naturel de Youssef Rzouga est incontestable. En plus du talent, il a le sens du contact humain et de l’animation, une réelle aptitude à encourager et développer en l’autre le sens de la confiance en son écriture. De par ses animations régulières au club « Mercredi Littéraire » où il aime s’entourer de jeunes et de moins jeunes poètes, de par ses nombreux déplacements à travers le pays afin de porter la parole poétique, Youssef Rzouga fait un peu figure de modèle. C’est une personnalité omniprésente sur la scène poétique tunisienne. Il court de festivals en récitals, de maisons de la culture en soirées poétiques, de « bouillons de vers » en pages culturelles, de rencontres en dialogues, toujours disponible, dépensant sans compter son temps. C’est un personnage à densité méditerranéenne, un créatif chevronné, un critique averti, un homme de communication et d’ouverture, frondeur et ambitieux, tenace. Un touche-à-tout curieux, un boulimique du verbe et un marathonien de l’inachevé… Il court, polyvalent, leader auprès des jeunes poètes qui imitent son style. Fort de cela, selon un sondage d’opinion mené par Jaridat Echaab (Journal du peuple), il a été déclaré le meilleur des poètes pour 2005.

Rzouga aime que le poète défende son texte avec acharnement, « presque sauvagement, comme s’il était le premier ou le dernier poète sur terre. » Sous le costume-cravate académique qui l’habille un peu trop uniformément s’exhibe un homme loin de tout uniforme et de tout préjugé ; tolérant, chaleureux et simple, séducteur, fonceur, frondeur, original, curieux, ambitieux, paradeur, rétif, ouvert…mais par-dessus tout, imbu de poésie. Il préconise, selon sa propre expression, « l’anti-modestie du poète » et « son prestige », son rayonnement…ce qui nous vaut de somptueuses querelles amicales. Quelques exemples d’anti-modestie environnementale : en 2002, instauration d’un prix annuel, Prix Youssef Rzouga de la création poétique, décerné au meilleur jeune poète dans le cadre de « La rencontre du Grand Tunis sur la création littéraire » ; en 2003, la 13ème session des rencontres des jeunes écrivains de Sidi Alouane à Mahdia a porté le nom de Youssef Rzouga ; en juillet 2003, instauration d’un prix annuel, La plume du poète Youssef Rzouga, décerné au meilleur poète de la session au cours des rencontres des jeunes écrivains de Sidi Alouane.

Comme un poste de télé-visions multi-temps à tube cathodique dilaté, Youssef Rzouga implose de partout ! … avant d’exploser sur l’alentour. Le don, la poésie, le verbe, l’imaginaire, l’émotivité, la réactivité, l’entêtement, la soif in/ex/tinguible, les arts, les sciences politiques, le journalisme, l’information, les langues (arabe, français, anglais, espagnol, portugais, russe), la sensibilité esthétique, technique et scientifique (chef de service de plusieurs suppléments littéraires et scientifiques dans les hebdomadaires tunisiens : Al-Akhbar, Al-ayam, Essada) : le tout ressemble à une énergie libérée in extenso, une sorte de course intime à gagner, un souffle à contenir pour mieux l’expulser ailleurs, dans le temps et dans l’espace réduits à l’universalité… Et, ainsi, crier de visu les couleurs et les formes de la Vie, autrement. « L’é-cri-vie » selon Youssef Rzouga.

« L'Autre? N'est que Moi, à vue d'oiseau.. » : sa signature sur un forum de poésie. Qui est l’un qui survole l’autre ? Pour qui chante l’oiseau ? L’oiseau a un ½il d’épervier, un c½ur d’étourneau, deux ailes d’hirondelles, un chant de rouge-gorge et le corps d’un oiseau migrateur. On dirait une tendance innée à l’envolée, au haut vol de proximité, à la vitalité, une force centrifuge qui tire vers l’extérieur l’effervescence d’un ½il ou d’un noyau pour l’amener vers l’écorce du ciel et de la terre y respirer le bleu. Ici ou là ou ailleurs, peu importe… à vue d’oiseau tout est près ! Le grain pousse entre deux germes de terre, entre les deux poumons, sous les pavés, entre l’eau et le puits, au bord des ailes, entre les continents… Tout est florissant ou pigmenté, croît, s’amalgame. Autour d’un point imaginaire ou autour d’un angle de vue, punctum proximum ou punctum remotum, myopie, hypermétropie ou astigmatie, peu importe… Tout se rapproche, s’éloigne ou s’accommode, les distances fondent à vue d’½il. La pupille est toujours vive, braises et cendres ne brûlent que si poètes veulent. Forces et feux, fluides et fleuves d’un séisme dérivent… Aux limites des plaques Langues, Être et Art, Youssef Rzouga y échelonne ses secousses…

Le rêve, l’imaginaire, le silence, le verbe, l’insolite, la dissidence larvée, le graffiti, le tague, cohabitent en Youssef Rzouga depuis ses plus jeunes années. Selon lui, « Ces lettres de créance accréditent les vingt-six lettres de l’alphabet auprès d’un certain poète tout joyeux. / Ce qui est, n’est pas ; ce qui n’est pas, est. » n’exprime qu’une seule et même réalité : la pensée toisant le réel ; ces instants précieux où émotions-création-imagination recèlent des trésors de vérité, repoussant d’un mot ce qui gêne, osant d’un vers ce qui hausse (le mensonge poétique). Il intercepte l’indépendance partout où elle se trouve et ne se trouve pas, la désire, la créant alors, déjouant par le lexique préjugés et réflexes conditionnés, totems et tabous. Il cherche symboliquement, presque hyperboliquement, à tuer le Père castrateur : « les tenailles d’un certain infidèle père Kastro. » Il se réclame (r)évolu-tionnaire : « Un poème rebelle reflète les différentes nuances rythmiques (le silence, la couleur, le bruit, le corps etc.) non ligotées par n'importe quel réflexe conditionné. » (2005) « …il est impératif pour moi en tant que poète de tuer le père dans tout ce que j’écris et d’être moi-même, indépendant. » .


Le poème tend vers l’impossible
Comme tend vers la terre extrême
La volonté du voyageur assoiffé de distances
Comme si la perfection pendait au bout d’une interrogation
Comme si la connaissance était dans cette blancheur
Qu’il n’a pas encore foulée
Le poème tend vers l’impossible.



|Le pays d’entre les mains, traduction Hedi Khelil|

Ma langue se trouve à l’étroit,
Coincée dans son lexique
L’eau libérée
Déborde sur ses franges..
Pour réveiller la fleur des mots de son cauchemar.
Quel degré de salinité
Dans le lait caillé de l’expression ?
J’interroge la langue qui s’étend
Pour allaiter les orphelins
Découvrant sa poitrine,
L’offrant aux passants



|Fleurs du bioxyde de l’histoire, traduction Hedi Khelil|

Dans un coin pareil..
Combiner ensemble un plan d’évasion
Et fuir le bruit du monde
Veut dire entre autre
Bruiter et/ou scénariser
D’autres possibilités de vie.

Autrement dit :
S’épauler les uns les autres
Dans une île déserte
Exige de véritables créateurs
Coiffés pareil
Chacun n’a pas son pareil
Au monde.



|À vue d’oiseau| in |Le jardin de la France,Sotepa,2005|

Rzouga tend, de plus en plus, à vouloir remplacer la métaphore par une langue source, « une langue femelle » qui l’adopte, l’allaite, le fasse grandir et le porte sous la pluie jusqu’à la tempête de la création :

Qu’il laisse tomber la métaphore
Pour conquérir une Femme
Qui traduira ses pouls
Par la tempête..



|Seul l’enfant joue à coder le monde| in |Le Papillon et la Dynamite,sotepa,2004|

Je découvre peu à peu Youssef Rzouga, son monde kaléidoscopique, macro et micro, intra et extra-muros, intériorité et extériorité qui s’imbriquent. Les pièces du puzzle s’emboîtent, l’image se recompose, petit à petit… Mais ! elle n’est visible que de l’avers et reste bien trop inanimée, coincée entre quatre côtés et quatre angles droits. D’une main alerte, j’écarte le puzzle inerte ! le repousse dans sa boîte étroite. Déconstruction…

Reconstruction… Circonlocution binoculaire de cent quatre-vingts degrés à trois cent soixante. Je décide, dès à présent, de remonter le fleuve autrement, sans me heurter aux courbes rivées d’un puzzle. Le pendule oscille toujours, décrit des cercles rapides autour d’un segment InEx : le segment issu de la droite d’intersection de deux cercles vitaux, intérieur et extérieur. Sur ce tracé, Youssef se sert de ses deux mains, deux yeux, deux oreilles, deux poumons –le bioxyde, le peroxyde H2O2–, deux bras, deux pieds, deux jambes, deux c½urs –artères et veines–, deux cerveaux –droite, gauche, le profane, le sacré –, deux reins –le déchet, le nutriment, l’ombre, la lumière–, deux chromosomes – XY – analogiques, la mémoire –fleurs séchées dans une enveloppe rose–, la bouche…
… « et hop.. / L’aube en rose, enfin.. »


Oscillations de l’écart


Le poète d’entre deux mains, deux siècles,
deux pôles – OO –, deux cornes



À la manière des contes, ceux de l’imaginaire arabe ou ceux des conteurs russes, la poésie de Rzouga incorpore des mythes, des secrets multiples, des détails, des sens cachés, des images dynamiques, des réminiscences très loin du spatio-temporel figé. L’agresseur, le héros, le royaume, le combat, l’exploit, la solution, le collectif et l’individuel, l’opposition, la substitution, les uns poussent les autres ou vice versa, se font et se défont comme des dominos. Et… la roue tourne sur la carte. Elle va rouler longtemps, longtemps…car Youssef Rzouga se joue du temps et de l’espace. Rien ne le retient. La machine à rêver se met en route et l’Enfant pousse sa roue… Et avec elle s’enroulent les kilomètres, les heures, les normes, les conventions, les murs volubiles. Le monde entier, le village global, la lune, les étoiles, un grain de sable tournent autour d’une roue. Peut-être… Le 12 janvier 2005, sous le pseudonyme de yourez, il décrète : « Que la terre tourne autrement… l'essentiel est qu'elle tourne toujours et qu'on soit plus fort que la nature. »

Mais, par delà le conte, la poétique ou la symbolique naturelle, il y a la personnalité du poète : Youssef / l’Enfant et Rzouga / l’In… (dedans ou privé de) : l’inachevé ! Ah ! L’insolite, l’insatiable, l’in-congru, l’intimidé, l’ineffable, l’indélébile, l’infini, l’inconnue x2, l’intarissable homme intérieur et solitaire en route vers ses exils. L’orphelin garde à proximité de lui une palette d’encres et de mots tirant à bout portant et dont il peut se servir à tout moment.

Probablement depuis toujours, le poète se sent à l’étroit dans un rêve circulaire, pris dans une impasse. Le In doit s’élargir coûte que coûte et s’allonger vers l’Ex.. l’extérieur, l’extrême, l’extra . Le In se dilater vers l’Out, en dehors des limites, pour voir le monde sous des dimensions indéterminées. L’implosion se faire explosion… Selon Youssef, il faut en poésie et en création, « concevoir des vues qui tendent vers l’extrême. » Parlant de la vie, il dit : « …mais moi, je l'aime autrement : une vie qui n'aboutit jamais à l'impasse où la mort multiple règne avec son vécu d'ordures. »

L’Out-cube : l’Ange aux traits fins..
Chasse l’In-cube, enfin..



|1001 poèmes (1er livre),Sotepa,2005|

Comme le soulignait déjà Mohamed Salah Ben Amor dans la Presse en mai 1987, Youssef Rzouga manipule l’unité du fond et de la forme. Encore et toujours et de plus en plus. Sa poésie est vivante, tentaculaire, entre plusieurs cornes. Elle déborde du temps, de l’espace et de sa langue maternelle arabe. Elle s’évade de partout et de lui-même. Le Poète s’échappe de In et de Ex pour déménager la langue, la rapprocher de chacun des points vitaux, de chacune des occurrences. Il renaît, constamment, comme un enfant doué qui retournerait sur les bancs de l’école, oubliant dans les tiroirs ouverts de la poésie sa timidité d’enfant impressionnable et le rouge de ses genoux écorchés par les trébuchements. De publications en publications, l’Enfant trébuche de moins en moins, grandit, se réapproprie les murs blanchis de l’école, le tableau noir, la craie, « les premiers graffitis », les buvards, les crayons et cahiers, les « coups du sifflet dans mes oreilles », les « goûts de la récit. non-apprise sur mes lèvres », « la mémoire de l’eau », « le désert », l’Absurde qui le pousse et l’Impossible qui le tente, les bons points… Le Bel enfant est doué. Il grimpe de classe en classe et ingurgite tout : les savoirs, les vouloirs, les pouvoirs, les palettes de mots et d’images, les outils, les commotions, les succès.

Plus il se sent à l’étroit dans le monde et plus il s’envole haut, très haut… Il ouvre des horizons créatifs, rapproche les continents, les pays, les cultures, chante, danse et ramasse les bons points… Pour de bon, les récompenses.

Cet enfant aux yeux clairs, « à part », n’était-il pas déjà un insolent de la vie que l’acuité excentrique de son regard effarouchait lui-même ? L’impertinence s’insurge…

Cet enfant timide n’était-il pas déjà un créateur silencieux qui réfutait les images insignifiantes (– par – donne +), un enfant rebelle aux choses imposées, toutes faites, étiquetées et rangées à l’étroit dans des tiroirs prévus à cet effet ? N’apprivoisait-il pas simplement son potentiel de fougue et d’insoumission latente d’une autre manière ? Le poète capte et retient ses propres révoltes dans sa langue cérébrale…

Aujourd’hui, n’est-il pas ce poète simplement un ex-enfant impressionnable, un pessimiste émotif, un instinctif, un intuitif qui appréhende en chaque chose une parcelle illimitée de liberté, d’ego et d’amour, qu’un cadre rétréci et rigide bride ? Un triangle LEA se forme, à l’intérieur duquel l’appréhension se fait recherche, émotion, intuition, basic instinct, connaissance, création, divagation… N’est-il pas évocateur que son autobiographie (inédite) porte le titre suggestif de « Vie d’une certaine limite » ? Apparemment, Youssef s’ennuie, cherchant à dépasser cette « limite »… Sur le plan de la symbolique, n’est-il pas moins évocateur d’un sentiment d’achoppement / enracinement le titre de l’un de ses essais critiques : « Les pieux de la rythmique arabe » ? Corrélativement à sa tendance substantielle à l’acculturation du verbe, profon-dément fier et enraciné dans sa culture nord-africaine, Youssef publie un essai qui sera traduit en russe : « Les poètes de l'Afrique du Nord ».

Cibles et échos : exploration


Intériorité, extériorité, proximité et écarts



Les thématiques narratives de Youssef Rzouga véhiculent l’universel et le rêve, le grave et le mystère, l’intuition, l’amour, le corps, le rythme… Mots, chants, langues, symboles, cultures, images s’entrelacent, « loin de tout soupçon superficiel extérieur, …vivre tous les instants de la création selon la loi naturelle de la proximité… ». Il pose son ½uvre sur les fondations d’un édifice proximal, corporel, intellectuel, multiculturel et polyglotte, loin des stéréotypes communautaires, patrimoniaux, conventionnels, passéistes. Il man½uvre le langage, l’expérimente, l’engage dans un processus moderne polyvalent, proche de la polémique parfois, parfois rituel voire traditionnel proche de la poétique classique.

1987 : « Nous voulons explorer « les zones d’épouvante » car l’écriture est angoisse et horreur éternelles. En ce qui me concerne, j’évoque certains thèmes qui n’ont jamais été traités, comme la relation entre le sacré et les interdits ; c’est l’écriture corporelle. Il importe beaucoup d’élever l’homme au niveau de l’animal afin d’opérer un retour aux sources. »

Suite animalière selon Youssef :
D’un bond, un seul, un tigre s’élance de l’autre côté de l’oubli. Au centre de l’arche, deux pigeons hétérozygotes s’observent puis se posent. Bâton de lenteur en main, une tortue voyageuse avance, un lièvre logé sous sa carapace pour en hâter le rythme. Une colonie d’abeilles cybernétise l’espace. Moitié- poète, moitié fou, l’hippogriffe sur sa chaise longue fait le tour du monde et conjugue le verbe « être un poisson » au présent. Entre diable et anges, des poissons aux multi-nageoires sillonnent les flots. Inégales, les deux valves d’une huître répandent leurs ½ufs. Avide, un serpent féconde l’ovaire ssssssssssssssss. Castré, le taureau ne cesse de ruminer, sans quitter l’obscurité de son étable. Plumes de sa queue mimant « le cache-cache cubiste », le paon exhibe sa libido. Mille et une hirondelles frisent le sol. L’une d’elles, queue fendue en V, est une âme volante. La cigogne blanche danse du Béjart à Béja. Oisifs, oiseaux et chameaux à quatre bosses s’infiltrent dans la cage thoracique du poète. Bec largement ouvert et cri nasillard, le canard boiteux ne lit Lorca. Le cheval de Mahmoud Derwich, effrayé, quitte son poème et s’élance contre le vent, fougueux. Cigales et fourmis serinent la même chanson zzzzzzzzz zzzzzzzzz, la huppe chante tibipopp tibipopp, loups et chiens-loups hurlent hab hab hab hab, alors que l’eucalyptus chatouille l’oiseau rétif. L’½il du caméléon repeint les stores vénitiens. Fureteur, le rossignol a tout vu : l’écureuil qui épèle le nom de l’envoûtant colombe, la défaite du vilain requin, l’os du dinosaure, le caméléon réchauffant dans son sein un serpent, le loup blanc chantant le champ de la conscience zzzzzzzzzz, le fol oiseau suppliant l’½il de l’½illet de s’ouvrir, les perdrix, les colombes, les alouettes, le merle, la hérissonne allaitante, le hibou, le bouc, le coq chef du village, les moutons, le flamand rose et onze chat(te)s suivant une vieille juive… Férus ou tendres, serpents et lézards mordillent les distances. A tort et à travers, chante un rossignol, picorant le mamelon d’une rose. L’albatros volant s’éclipse… Du haut de son regard, l’épervier aime dans l’absolu et absurdement l’autre.

L’engagement créatif de Youssef Rzouga incorpore une écriture de proximité qu’il appelle « l’écriture corporelle » Il écrit tout azimut et tout corpus, ouvrant grand les yeux, les oreilles, le c½ur et les portes de ses alentours. Tout ce qu’il approche, tout ce qu’il touche, tout ce qu’il palpe de ses cinq sens, tout ce qu’il s’approprie devient « son jardin corporel » comme pour enraciner la mémoire ou l’histoire, faire reculer un certain désert de la soif ou de l’oubli et rapprocher ainsi « le sacré » du profane. Il veut vivre tous les instants de la création selon la loi naturelle de la proximité. Écrire le corps, son frémissement, le halètement, les soupirs, la gestuelle lente ou accélérée. Dire l'impact de la routine, le tracas du quotidien et comment s'en sortir. A travers mots, rêves, folies, nommer un corps silencieux ou bruyant, hurlant, ouvert, cultivé, évolutif, libre…Aborder et accaparer la liberté des mots, des images, des pensées. Avec quelles limites ? Faut-il des limites ? Quelle liberté ? L’écriture transgressive et le port du masque permettent de traduire l’impensable ou l’informel. Défaire le n½ud de la culture et de l’identité via la poésie. C’est à cela que sert le port du masque. Le cheval fougueux s’emballe et dit l’impensable. Enfant, animal et Poète se rapprochent pour défaire ensemble le réflexe conditionné de la vie / création.
« Écrire le rythme d'un corps c’est écrire la vie, la vérité, le vin, le venin, la verdure, le vent… C’est la voix, la haute voix, l'envoûtante voie. (…) C'est un chantier fantastique et miné : comment l'aborder profondément et défaire le n½ud gordien sans tomber dans les approches stéréotypées de nos ancêtres et même de nos penseurs récents ? Le plaisir /désir est souvent une épée à double tranchant d'où émanent le duel amour / mort et ses expériences des limites (le cas d'un Georges Bataille ). Mais le rôle du poète d'ici et maintenant diffère de celui des autres, psychologues, sociologues, philosophes etc. Il a un autre point de vue : il vit l'acte et ses complications multiples, il intériorise le frémissement du corps, il capte les petites choses : le secret de la rose et de ses pétales, les fouillis etc. via les mots simplement, sans maquillage ou accessoire. »

Dans ton livre atroce, tu as mis tout ton c½ur..
Dans le mien, cher Baudelaire, j’ai mis tout mon corps.


|Graffitis d’un certain poète littéralement loup| in Le jardin de la France,Sotepa,2005|

À côté du « basic instinct » qu’il énonce, à côté du profane et du sacré qu’il coalise, Youssef Rzouga appose le rythme d’un « corps scientifique ». Il s'appuie sur la mathématique, la physique, la chimie, la biologie, l’informatique, la technologie, créant des relations originales entre le littéraire et le scientifique, au profit d’un imaginaire poétique moderniste. Il s’adapte aux exigences d’un entre-deux siècles technocratique, pragmatique, mondialisé et transculturel. Via les savoirs encyclopédiques, il exploite le langage commun de la science pour créer un « melting-pot poétique ». Voir le monde sous un angle aigu en confrontant des styles différents et des mots d’horizons divers, autour d’une même thématique poétique. Briser l’uniformité de la poésie, lui donner le reflet et le mouvement de son époque. Rassembler des langages différents, les marier pour l’effervescence d’une création artistique. Utiliser la nervosité, le punch et les savoirs de son époque pour en décliner un opéra poétique. Les décors sont de tout lieu.

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Clique ici (↑)…
Tu verras ce que le moi programme dans son hypertexte..
Et mon moi ?!
La flûte du porte-parole secret…
D’une carte géographique muette
Jamais ses capitales n’ont mis le pied sur mes pas !...

Clique ici (↑)…

Il y’a des portes, et des portes et des portes
Pour que tu puisses sortir à la rencontre de toi-même..
Alors, entre dans l’homme par sa porte…
Et entre dans l’enfer de l’autre paradis…
C’est que tu es moi-même et nous sommes dépourvus de sens
A moins que nous voyons une femme ici…
Ouvrant son c½ur dans le laser clignotant
A tous les habitants de la carte…
A moi…



LA BLESSURE DE LA DISTANCE



L’ « Homme étranger » n’a pas assez de temps…
Il regagne de loin « sa maison intelligente » !
Il met en marche la machine à laver, le vidéo ou le four du coin,
Il cherche dans un réfrigérateur muet
(la nourriture ne s’est pas gâtée !)
La femme de l’étranger visite son médecin chez qui elle s’était rendue hier
Et son « c½ur » se tranquillise
Elle jette sur ses enfants dispersés là-bas
Le dernier regard
Et allonge ses pieds tout au long du fauteuil
Que voilà son chauffeur qui s’accole à la porte entrouverte
Attendant le signal
Pas de signal !
Alors qu’il consume son temps restant
Allant et venant
Entre les couloirs du lieu
Et que ses yeux captent la meilleure scène !:

Non…
Ce n’est pas du chocolat ce que l’on trouve dans l’âme…
Et ce qui est fondu !..
C’est la brillance de deux poignards
Qui se sont éloignés
Et que l’incendie s’est faufilé entre eux
Le lustre est tombé
Par terre
Et le lieu s’est penché pour collecter son désordre.

L’ « Homme étranger » n’a pas assez de temps…
Il regagne de loin « son bureau intelligent » !
Sa femme rentre après s’être débarrassée de sa dispersion là-bas
Et ne revient pas
Et elle dit au mari lointain
Ne vois-tu pas…
Cette ville nous a séparés
Je te vois et je ne te vois pas.

Avec mille « gigabits » remplis ton être avec moi…
Et bronche le « modem » de notre désir dans une prise de courant
Tu es son chargeur, un rhinocéros
Ô toi aux désirs multiples/
Toi ma douleur apprivoisée !


Traduit par Walid Soliman in « Les griffes des eaux »

Magnitude et ondes de chocs



Il y a dans la personnalité de Youssef Rzouga quelque chose de grandiloquent, une ouverture d’esprit à trois cents soixante degrés qu’il a sur tout. Un regard circulaire, une écriture circulaire, y compris sur lui. Quelque chose d’un peu excessif. Une sorte de culte qu’il a de son environnement et de lui-même. Une espèce d’exhibition permanente et d’ambition sans limite, un peu comme s’il était son propre paparazzi et son coach. Il se surveille, il se regarde, il se montre, il s’estime, il se prend pour une star, il se dirige, il se trouve presque idéal… en parallèle de sa nature *. C’est ainsi que je le ressens et c’est aussi ce qui fait l’objet de nos écarts. Notre aventure poétique me surprend, me gratifie mais m’inhibe également quand l’insatiabilité du Poète dépasse de très loin la mienne. Son ambition, sa réussite, son talent, sa volonté, son adaptation, son orgueil, son amour, son regard tout azimut, son appétit intarissable, tout me surprend et m’oblige à m’adapter autrement. Je le taquine et le harcèle souvent sur son culte de la personnalité, son côté poseur et paradeur, l’étalage de ses prix, titres, honneurs et distinctions, sa belle image surexposée d’enfant, d’ado et d’homme, sa belle mise, costume-cravate assorti à son ego-sourire affiché. Visible-ment, l’ex-enfant aime les hommages et se montrer.

Je me forme :
Un complet me va..
Et la cravate ?
Me donne a priori
La forme d'un acrobate.
Hélas..
Me juger
Sur la forme ?
Je n'aime plus les mesquins..
Les snobs vides
Et les soi-disant flâneurs
Je n'aime pas
La tenue non-costume
D'un hippiste sans tête
Ou d'un faux requin sportif..
C'est pour cela
Qu'un poète porte la vie et la cravate.
Question d'en-vie
Ou plutôt
Question de "prestige"
Je me forme comme je veux..
Selon la Théorie de forme :
Élégant
Et chic..
Tiré à quatre épingles
Hi ha ho
On dirait le Poète :
Le tremblement de la terre
On dirait le V.I.P de la vie..
De l'encyclopédie humaine..
On dirait l’hippogriffe / etc..
L'acrophobie ?
Et alors ?
Je m'en fous carrément
Je me forme comme il faut
Et d'en haut,
J'ouvre, par le regard
La voie possible d'un gouvernement fantôme.
Têtu, tenace
Je fais la forme de mon ego
Et selon le n½ud de ma cravate,
J'écris cette vie contemporaine/
Hi ha ho.


In |Tôt sur la Terre, Sotepa, 2006|

Homme de communication et d’ambition étant, cela peut prendre des proportions étonnantes s’apparentant au culte de l’image et de la personnalité. En 2003, sous les soins des poètes Khaled Mejri et Chawki Anizi, il fait paraître une sorte de biographie images et textes en 224 pages, « Le jardin et ses environs » qui retrace tout son itinéraire. Il a assemblé dans ce livre toutes les traces de sa vie personnelle, privée, professionnelle, poétique, médiatique, tous les articles de presse autour de son ½uvre, ses prix et récompenses, la Charte des Poètes, les photos des journalistes, de sa famille, de ses amis, de ses lieux peuplés de rêves et de souvenirs… Tout y est, à outrance, sa carte d’identité, sa carte professionnelle, son passeport, une soixantaine de portraits de lui sous tous les angles, tous les âges, toutes les situations… et même son arbre généalogique.

Entre nous, poètes oriental et occidental(e), notre « écart incongru » n’est issu ni de la culture ni de l’expérimentation des outils littéraires où il excelle et m’entraîne, ni même d’un éventuel défi poétique où je me surprends à le suivre, mais de notre différence de personnalité où nous ne plaçons le créateur sur le même socle. Le prestige du poète, selon Rzouga, la langue des dieux, le message universel, l’impact de la poésie sur les champs des consciences politiques, le surdimensionnement du talent du créateur, la surexposition de son image, tout ceci me paraît exagéré ou hors portée – peut-être à tort –. Création et expérimentations me plaisent, je m’évertue à progresser, à essayer d’écrire la vie dans son ampleur et ses différentes phases, approcher l’indicible et traquer l’ineffable, partager et communiquer, compléter ma langue cérébrale, l’enrichir… Mais, mon ambition poétique personnelle s’arrête à la manière de dire, à l’½uvre, à la création.

Lui, Youssef Rzouga, le Poète, est un carriériste zélé, prospectif, ivre de prix et d’honneurs et visant à parvenir au sommet d’une reconnaissance poétique. Il chasse la médiocrité là où il estime la voir, occultant parfois des questionnements ou des réactions simples, voire des conduites naturelles d’effacement ou de réserve. Son principe fondamental et vital de l’euphorie, « en route pour la joie », l’empêtre parfois d’une force d’inertie, voulue. « Je ne garde (de toi) que les mots qui me rapprochent de toi. ». Transparence et opacité virevoltent ainsi au gré d’un vent qu’il décide, alors que par ailleurs il aime susciter la polémique et la voir enfler ou se dégonfler sur la tranche d’un sirocco ou d’un vent tournant. Le fleuve sans rives est parfois plein de remous, de somptueuses joutes oratoires, mais au fil des jours et des mots nous oublions nos divergences… Le on remplace le nous. On écrit, on s’amuse, on s’adapte, on théâtralise, on se cherche, on rivalise de taquinerie, on interprète, on découvre, on réfléchit, on infléchit le cours du temps, on s’exile dans un espace imaginaire, celui de la poésie, du yoguème ou de Yotalia. Et ainsi tourne un monde à part et vont les heur(e)s de quelques « orphelins de la carte ».

« …oui , la vie va, qu'on le veuille ou non et seul le poète, rétif comme toujours ,voit l'avers de la médaille et son revers et ainsi va l'autre vie. »



En août 2003, lors du festival de Jarach en Jordanie, Youssef Rzouga rédige et signe avec quatre autres poètes arabes (Mohamed Ali Chamseddine du Liban, Ezzeddine El Manasirra de Palestine, Rachid Yahyaoui du Maroc et Chemseddine El Ouni de Tunisie) la « Charte des Poètes », inspirée, selon eux, d’un besoin de neutraliser le plus possible la mondialisation dans ce qu’elle a de négatif, à savoir l’effritement de la mémoire du poète et des particularismes culturels. Ils élaborent une ligne de conduite en douze points visant à considérer le prestige du poète dans son rôle de créateur à travers temps et espace, à considérer l’essence même de l’être, à couper court aux discours passéistes ou défaitistes et à l’ambiance de lamentation, à remodeler le monde par une « écriture joyeuse » et à ½uvrer par tous les moyens possibles à la diffusion des textes poétiques y compris par l’universalité et l’½il chirurgical de la critique. (d’après traduction de M. Ben Amor). Youssef Rzouga est un fervent défenseur du « prestige du poète », poète auquel il voudrait donner un rôle influent et le voir considéré comme une force vive d’un nouvel ordre mondial. « Faut-il opter, ici et maintenant, pour une « écriture joyeuse » afin de compenser toute idéologie de défaite et de pleurnichage ? » (avril 2004)

Un poète qui s’adonne à la science d’écrire
Est-il idiot d’opter pour une genèse d’un livre de savoir..
Qui poétise l’idéo
Et iconise la fresque d’une poésie monumentale : classique et moderne ?
Poètologue ?
Notez bien Grands Poètes de notre époque..
Et votez pour un livre de savoir
Sans qu’il soit un livre de savoir..
Cela défendra « le miracle de la rose » :
L’idéa de re-modeler le MONDE
Et le prestige d’être le POETE


|Miracle de la rose| in |Le jardin de la France,Sotepa,2005|

A droite et à gauche, Youssef Rzouga laisse des messages interprétatifs sur le web ; messages que je ne découvrirai que progressivement : Il cherche, il teste, il veut susciter la curiosité et le dialogue, se montre, s’insinue entre les murs volubiles de la toile. Il tague…
Avril 2004 sur les murs d’un forum virtuel : « Est-ce que la Cité moderne a besoin de perpétuer ces acteurs du verbe ? On serait tenté de dire, vu le développement des nouveaux médias faisant la part belle à l'image, que ces vieux acteurs du verbe sont menacés par la désuétude et donc l’éclipse. Mais ce serait, en vérité, s'aveugler sur la résistance déclarée de ce corps d'armes, annoncée déjà depuis le 16ème siècle par du BELLAY : « Si les vers ont été l’abus de ma jeunesse, les vers seront aussi l’appui de ma vieillesse. S’ils furent ma folie, ils seront ma raison ». Résistance aussi à l'image d'un Youssef Rzouga , véritable « Troubadour des temps modernes », sillonnant par voie de bus, de louage ou de train toutes les contrées du pays pour y dire "la bonne parole". Non, visiblement, la Cité moderne a encore besoin des ses aèdes. » (propos repris d’Hafedh Djedidi « L’art ne fait que des vers, le c½ur seul est poète »). Youssef Rzouga poursuit, sur ces mêmes murs : « Dans cette atmosphère mondialisée voire numérisée, comment réagir pour lutter contre toute sorte de stress ? Je crois qu’on a fortement besoin d’une certaine yogatry (le yoga poétique) pour pouvoir accéder à un monde serein et meilleur. À discuter… »

« Graffitis d’un certain poète littéralement loup » : le poète, maçon taggueur et loup, est au pied de l’édifice. À pied d’½uvre, les murs sont solides, les graffitis attractifs, le matériau composite et « l’op’art » tape-à-l’½il, tant imbu est le loup de sa poésie. Du bel ouvrage. Principalement, le message est humaniste : le produit dé-multiplié du Temps et de l’Espace, à l’échelle H : dé (T x E) / H, soit : l’Homme au travers de ses heures et de ses heur(t)s et couleurs se fait Humanité. « Le poète doit croire que l’amour est, à lui seul, capable de chasser le fantôme des guerres. (…) Le poète joue souvent son rôle de « conscientiseur » du public ciblé en le sensibilisant aux nobles valeurs qui consacrent l’amour et ses dérivés et répudient la guerre et ses affres. (…) Il n’y a pas lieu, dans ce troisième millénaire, à la guerre qui détruit l’homme et les valeurs nobles de l’humanité » (propos recueillis par Néjib Gaça 2003). Il faut, selon Youssef, dire cette humanité (ou son extrême, la tyrannie) avec des mots suggestifs ramassés très loin des sentiers parcourus mille fois, loin de la répétition ennuyeuse et rimée qui ânonne, loin de la propagande, loin du vide ou de l’aridité. Par la technicité de l’écart, du masque, du néologisme, du rythme différent, du dynamisme entre les mots, des éclats de vers, du souffle atypique, du chant lexical, de l’aération, de la spatialisation de la lumière, etc… laisser glisser les couleurs du texte poétique. Et, ainsi, parvenir à une littéralité opaque / ambiance rêvée. À l’insu de ce monde accéléré, forcené, mondialisé, par le corps créatif vivre le plus sereinement possible auprès d’une voix authentique qui remue l’âme.

L’extravagance, l’acculturation et les écarts stylistiques sont les instruments privilégiés de Youssef Rzouga qui rêve d’un ordre mondial différent. Du centre de proximité, cible du « cercle proxima », partent une infinité de rayons de longueurs illimitées et de déclivités différentes. Selon Youssef Rzouga, par la Poésie, « le choc de la mondialisation » ne sera pas celui d’une civilisation vouée à l’hégémonie culturelle ou politique, comme le préconisent de ténébreux Mac Luhan (le village global), Fukuyama ou Huntington (hégémonie occidentale et suprématie américaine, la fin de l’Histoire). Pour autant, la poésie n’est pas un outil de propagande. Elle doit se limiter à ouvrir les champs / chants de la conscience en disant le monde sous ses multiples dimensions, avec un investisse-ment créatif et personnel qui résistera au temps et à l’espace qui ne sont que des données arbitraires dont il faut se délier poétiquement. Le poète est un acteur qui de par sa sensibilité et les accessoires infus de sa langue ouvre les mémoires, livre les textes à l’interprétation et à l’histoire. C’est en ce sens que la poésie traverse la quatrième dimension en venant se loger dans la proximité-universalité Pourtant, ma H d’(h)omme
A tant résisté
Mais face à l’ineffable Ève
C’était l’ineffable Paradis
Et c’était l’ineffable P de sa Pomme
Qui a piqué la (H)âche hâtive
De mon (H)omme
Des choses, des noms à ne pas oublier :
Ma mère, son dé à coudre..
Mes roues, la route et la routine..
Le lever du jour à Zorda
La mer, mes graffitis..
La mort de ma grand-mère H
La femme X
Et le coup de foudre manqué..
[…]



|À ne pas oublier !| in |Le jardin de la France, Sotepa, 2005|

Aujourd’hui, alors que le Poète revendique avec détermination une « écriture joyeuse », sommes-nous très loin de 1984 quand il définissait ainsi sa poésie : « La poésie, c’est le voyage à travers le monde des ténèbres, sans retour » ?
Sommes-nous très loin de 1987 quand il déclarait : « Nous voulons explorer « les zones d’épouvante », car l’écriture est angoisse et horreur éternelles. » ?
Sommes-nous très loin de 1998 quand il révélait dans « Le loup dans le verbe » : « Ces mots par lesquels je m’amuse ne sont guère mes mots mais mon linceul » ?
Sommes-nous très loin de 2002 quand le Poète poussait des cris de souffrance, de désespérance et d’espoir dans sa « Proclamation de l’état d’alerte » et qu’il déclamait âprement : « … je suis désormais plus fort que l’araignée ! Je vois l’amertume… » ?
Étions-nous, de facto, très loin de cette écriture euphorique qu’il prône désormais dans la Charte des Poètes d’août 2003 ?

Le poète en général et Rzouga en particulier ne recherchent qu’un espace vital où respirer, s’implanter, s’enraciner en tant que créateurs, êtres et messagers polymorphes d’une langue entre/pre-nante. Youssef recherche la zone d’influence entre l’Être et la Création. Nous aussi… Et pour ce, trouver l’épicentre de son ½uvre impétueuse, séismique, par le procédé de la triangulation. Les trois points issus de l’intersection des cercles In.., Ex.., Prox, définissent un triangle traversant le monde, la langue, le verbe, l’amour, l’alphabet, un nouveau lexique, le corps, la vérité, le rêve, les racines, la patrie, l’acculturation, l’élan, l’Autre… Plutôt que de trouver un miroir reflétant des images réflexes, il nous (me) faut trouver l’épicentre d’un monde à part. Aller et venir entre créateur et création. L’infinitésimale dimension arrimée depuis des millénaires entre le Poète et la Poésie : la trajectoire méditerranéenne d’un fleuve adamique.
« Je suis contre toute écriture desséchée, aseptisée qui « photographie » le réel tel quel sans un investissement et un apport personnel. » Youssef Rzouga 1987.
Sens, contresens, remous, ordre, désordre, épicentre d’un fleuve…
J’objecte ou j’argumente : une lettre de l’Alphabet arrêtant le cours de la Poésie, ce n’est qu’un poème libre, lèvres trempées, en train de nous mentir.

Rencontre avec Adam


Plaque tournante entre cornes et eaux



Entre !
Ne reste pas dehors !
Avec vingt six briques seulement
J’ai bâti cette maison à double cloison
Et depuis..
J’y vis seul
Avec ces milliards de clochards
Et mon linceul.


|Graffitis d’un certain poète littéralement loup| in |Le jardin de la France,Sotepa,2005

Nous y voilà ! J’ai rangé mes instruments, dépoussiéré le nid des araignées sur la carte des virtuels, surélevé les étagères, laissé entre le pouce et la bouche la rognure de l’ongle dubitatif. À présent, le pouls de mon encre rend grâce, courbes et graphes au cardiologue.
De ci de là, des morceaux de puzzle orphelins traînent leurs formes fades hors des valves de la boîte. Nous y voilà ! tout près d’un cercle recouvrant de rouille les métaphores des corbeaux. Nous y voilà, mais on dirait bien que rien n’a changé ! Ici, les murs sont comme ailleurs, toujours froids, blancs d’Histoire et blancs de chaux. Là, des enfants glissent sur les drisses des arbres, mais comme ailleurs, avalent leurs leçons, nez coincés contre la ruine.
La rumeur folle s’enfonce jusqu’aux genoux des f½tus. L’½il au centre de la roue colmate l’Absolu, cils tirés vers les fibres d’un Livre abreuvant un troupeau de mammifères. L’olivier vivipare s’incline. Doucement vers la voûte cardiaque, bat. Il marmonne entre ses feuilles les pulsations rauques des premières légendes.
Récupérer le bleu sous les équerres des géomètres. Étirer les dessous du ciel jusqu’aux calendriers des eaux. En mémoire de quoi, des kilos d’arcs-en-ciel remplaceront les balles, le gaz, les spectres pandémiques, la suie. La griffe acerbe du poulpe s’en retournera vers l’orage, loin de l’aquarium de l’Homme.
Ainsi, nous y voilà…gardiens de n½uds ne garrottant que les rouges gorges des cerfs-volants. Défaisant des paquets de nuit comme on défait les tresses des renards.
Les archéologues s’endorment sur leurs trois oreilles sèches. Et cependant, les vestiges des siècles préparent la révolution. Partout, les coursiers du soleil nous invitent à recouvrer terres, neiges et ciels. À goûter aux couleurs fécondes. À réamorcer les contes, hémiplégiques. Et, librement, laisser les ventres des chevaux galoper vers leur indomptable cycle. « Tague Adam, tagadam tagadam… »
Dénouer le sens des limailles, que les souches des automates ne râpent. Marquer d’un point rouge les sous-vêtements des miséreux, qu’ils sachent la couleur de leurs veines quand le sang abandonnera l’item. « Tague Adam ! »
Sans répit, les cadrans du séisme annoncent la soif. À démonter des horloges nos lèvres s’hydratent. À décrisper le chaos du ciel les pluies s’effondrent. Souples comme des enluminures. « Souffle Adam… Compte…un, deux, trois, quatre… Regarde… un pendule oscille, nu comme un muscle, tendu entre deux hydres. » Il peut pleuvoir dehors ! Cache-cache… D’outre fleuve, les lèvres remontent cinquante siècles de pictogrammes.

Entre deux limes bâtardes,
Il scie sa vue d'un poète.
Entre looping à l'envers
Et fiesta de mille et un vers,
Le bélier avance et bêle.
Entre deux siècles cornus,
La pierre de scandale :
Tout s'entrechoque à l'½il nu
Et tout s'entremêle.
Entre ces deux cornes d'hier, de nos jours..
Le bélier façonne son histoire d'éclair
Et son bêlement à sa guise
Et oublie le fin mot : la Mort..
Quelle vie cauchemardesque /
Dit-t-il
En escamotant son bâton de maréchal
Sous les cinquante cornes
De son propre journal inédit.


|Poète d’entre deux cornes|


Tri particulier :


1001 pièces d’un nouveau rythme
Rives et dérives d’un rythme occiriental



« Insérer les mesures d'Al-Khalil Ibn Ahmad (l'ancêtre de la métrique arabe depuis des siècles) dans un poème ou « occirième » d'expression française et rythmer ses vers libres selon les pieux (awteds) de la rythmique orientale n'est qu'une contribution à la recherche d'une alternative rythmique (dite occirientale) qui initie au début de ce troisième millénaire un pont d'une nouvelle sensation entre Orient et Occident. »

Après trente-cinq ans de création en langue maternelle arabe, Youssef décide en toute conscience d'aller vers une autre rive. Imbu de son propre rythme oriental et en parallèle de la langue française parlée dès la naissance dans les pays d’Afrique du Nord, il se lance dans une entreprise innovante : initier une rythmique intermédiaire entre Orient et Occident en insérant la métrique arabe dans la poésie française. Depuis le début de son projet, son orientation est créative. « Initier un rythme occiriental, loin de tout enthousiasme poétique, c'est nuancer le bleu d'un poème libre et inciter les poètes vers-libristes et/ou post-modernistes d'expression française à y occirientaliser leurs couleurs hurlantes sous l'impact d'un rythme oriental rêvé qui s'oriente vers le nord pour s'infiltrer dans la forêt au travers de mots cadencés ».

« La substance de cette ébauche tend à révéler l'entente sous-jacente entre deux rythmes symbiotiques d'atmosphère orientale/occidentale, sans qu'un rythme ne se substitue arbitrairement à un autre mais en adoptant en l'occurrence celui de l'Orient (notamment de la Méditerranée orientale), selon la composition poétique fixée par Al-Khalîl Al-Farâhîdî (mort en 786), théoricien et inventeur de la métrique arabe basée sur le décompte syllabique. Le vers métrique repose sur la combinaison de syllabes longues et brèves. »

Initiateur de ce rythme, Youssef Rzouga m’entraîne dans son projet. Celui-ci me paraît attrayant sur le plan de l’expérimentation et particulièrement intéressant sur la voie d’un rapprochement créatif entre deux cultures. L’esprit est de coaliser par la poésie Orient et Occident afin de faire danser ensemble leurs poètes par une cocréation issue de deux langues. Ignorant tout de la métrique arabe et habituée à mes frontières linguistiques et poétiques, je me retrouve confrontée à une multitude de dépaysements et de points d’achoppement. En langue arabe, il existe deux types de voyelles : brèves et longues. La métrique arabe s’appuie sur la segmentation orale des mots en syllabes brèves et longues, suivant la prononciation naturelle de leurs phonèmes. En français, la syllabation repose sur des syllabes ouvertes et fermées, les voyelles jouant le rôle de sommet vocalique. Le système de versification est syllabique. En vers libres, on compte toutes les syllabes d’une manière rigoureusement indifférenciée. En poésie classique, les règles de prosodie peuvent induire des variations dans la découpe syllabique mais elles sont considérées toutes comme équivalentes et c’est simplement leur nombre qui définit le type de vers (octosyllabe, décasyllabe ou alexandrin, etc.).

Les langues anciennes, latine et grecque, fortement accentuées, disposaient de moyens d’harmonie que ne possède pas la langue française moderne. Dans ces langues mortes, les mots se composent – comme dans la langue arabe – de syllabes longues et brèves dont les différences de prononciation ne peuvent échapper à l'oreille la moins sensible. Par la réunion et l’alternance de ces syllabes longues et brèves, on forme un rythme musical. La langue française ne porte pas dans ses mots une prosodie (variation de hauteur, de durée et d'intensité) suffisamment marquée pour que l’on puisse établir une mesure rythmique d’après une composition de syllabes brèves ou longues. C’est pourquoi la poésie française n’est point rythmique mais seulement syllabique ; avec possibilité d’user de rimes, assonances et allitérations ou tout autre procédé créatif pour donner rythme et mouvement à la phrase poétique.

Les tentatives pour superposer des prosodies basées sur des principes phonologiques différents semblent vouées à l’échec. Au XIVème siècle et début du XVème, des poètes de la Renaissance dont Jean Antoine de Baïf et Etienne Jodelle, puis un peu plus tard Jacques de la Taille, Etienne Pasquier et Agrippa d'Aubigné tentèrent de transposer la versification « quantitative » des langues anciennes sur le français (la « quantité » est la distinction entre syllabes brèves et longues). Michel de Boteauville, trois quarts de siècle auparavant, les avait précédés sur cette voie. Tout en conservant le syllabisme de leur époque, ils expérimentèrent des combinaisons prosodiques de syllabes brèves et longues à la manière des anciens, cherchant à reconstituer les mètres disparus des Grecs et des Latins et à rendre sensible les variations entre les syllabes. Il existe plusieurs recueils de poèmes ainsi composés avec l’orthographe courante de cette époque. Selon eux, les syllabes françaises pouvaient être considérées comme brèves ou longues, par nature ou par position. Mais les degrés de réussite de ces expérimentations ne furent pas probants. Elles restent cependant des tentatives de réformes poétiques ayant places dans l’histoire de la littérature.

Dans le rythme occiriental, on cherche à se détacher du décompte syllabique en tant que longueur du vers pour se fixer à une versification métrique, rythmique et quantitative. On cherche à identifier les syllabes brèves et longues en français pour les réunir ou les alterner à l’intérieur d’une même mesure dont on va se servir comme d’une vague cadencée tout le long du poème. Ce qui va importer dans cette nouvelle rythmique va être la répétition régulière des différentes mesures, selon les piliers de la métrique arabe : les awteds. C’est ce qui donne à la poésie arabe ses rythmes si particuliers et secrets. Le but est de parvenir, avec emphase, à une poésie d’oreille, déclamée et musicale frappant l’imagination. Parmi les seize mesures poétiques que compte la rythmique orientale (dites khaliliennes), on va n’en retenir que six susceptibles d’être insérées dans la poésie française : al-Motadarek (2 pieds), al-Motakareb (3 pieds), al-Hazaj (4 pieds), al-Ramal (4 pieds), al-Kamel (5 pieds) et al-Wafer (5 pieds). Selon Youssef, « les dix autres mesures semblent pour le moment peu communes voire labyrinthiques et impraticables à cause de l'aspect architectural à deux battants, c'est à dire les hémistiches (deux moitiés d'un vers coupé par une césure) ».

Entre deux phonétiques, sur quoi peut-on s’appuyer pour décider qu’une syllabe est « brève » ou « longue », alors que ces dites syllabes n’existent pas en français ? En syllabation française, on parle de syllabes « ouvertes » et « fermées ». Une syllabe « ouverte » comprend une voyelle seule ; ou une diphtongue seule ; ou une consonne + une voyelle ; ou consonne + une diphtongue. Une syllabe « fermée » se termine par une consonne. Les syllabes ouvertes prédominent largement dans l’écrit, cependant en diction courante la voyelle (e) devient souvent muette et des syllabes fermées se créent de fait, sans pour autant qu’elles soient enregistrées par l’orthographe.

Pour sa part, Youssef Rzouga dans sa recherche d’une rythmique occirientale augure : « Dans la syllabe « brève », on prononce les voyelles et les consonnes phonétiquement sans les allonger : exemple : e, de, et, ce, me, que, ne, re, a, à, o, le, la, etc. Dans la syllabe « longue », on prononce les voyelles et les consonnes aisément tout en allongeant la syllabe prononcée : exemple : you, vous, nous, mais, si, quand, il, dès, lors, où, s'y, car, or, ni, un, deux, trois, etc. ». Mais, l’arabe est une langue gutturale et rythmée, beaucoup plus nuancée phonétiquement que la langue française. De ce fait, les Arabes d’expression française ne prononcent pas ou ne segmentent de la même façon que les Français un même mot. La plupart du temps, les mots n’ont qu’une seule prononciation courante ou n’admettent qu’une seule phonétique officielle, en dépit des accents régionaux ou étrangers. On se rend compte qu’il n’y a pas de superposition systématique et évidente entre les deux systèmes syllabiques.

Exemples :

viv/re ou lib/re etc. selon Youssef Rzouga : syllabe longue + syllabe brève : – U
vi/vre ou li/bre selon la syllabation française : syllabe ouverte + syllabe ouverte
la segmentation ne se fait au même endroit : un français ne dissociera jamais naturellement le son vr ou pl ou cl ou gr etc etc. de sa voyelle ; à la manière de Youssef
vi/vre ou li/bre : sensibilité naturelle à décomposer ainsi : U – (le contraire de la décomposition de Youssef)

rêv/e, lux/em/bourg, ron/ronn/e : selon Youssef
rê/ve, lu/xem/bourg, ron/ron/ne : selon la segmen-tation syllabique française

Instinctivement pour moi et peut-être à tort (faute d’existence réelle de syllabes longues et brèves en phonétique française) les phonèmes se terminant par n’importe quelle voyelle (syllabes ouvertes) deviennent de fait « syllabes brèves », alors que pour Youssef seules les voyelles finales E, A et O engendrent des syllabes brèves. Question de prononciation et manière de segmenter les syllabes. Les syllabes longues et brèves n’existant pas en langue française, on pourrait se conformer aux critères phoniques de Youssef Rzouga dans un souci de composition avec la métrique arabe. Mais, la langue utilisée en l’occurrence étant le français, il importe de la manipuler avec le plus naturel possible quant à sa prononciation, sans risquer de courir à l’échec de ce nouveau rythme. Quel compromis adopter ?

Dans le rythme occiriental, ce qui va faire la différence et lui donner son caractère élastique et transculturel c’est la permissivité de considérer « brève » ou « longue » une syllabe selon comment on va la prononcer. La règle va se définir entre les deux linguistiques. Ce point particulier reste la principale difficulté de ce rythme innovant.

Peut-on imposer une décomposition syllabique unique et arbitraire, sans risquer de toucher à la fluidité et à au souffle de celui qui tente d’occirientaliser ? Peut-on imposer des contraintes qui paraîtront artificielles sur la base d’une phonétique unique ? Il ne s’agit ni d’apprendre à lire ni d’apprendre à écrire. Le but est de parvenir à une fluidité chantante en intégrant ces dites mesures khaliliennes fixes. Pour cela et afin de pallier les difficultés langagières, on peut considérer des licences poétiques. Par celles-ci, on cherche à assouplir la rigidité formelle et permettre une grande marge d’adaptation, naturelle et esthétique. On va laisser le ton de l’improvisation, la liberté de la prononciation, un peu comme dans une composition personnalisée où l’instrumentiste insisterait davantage sur telle ou telle note afin de donner un cachet à l’½uvre. Créer le tempo du mot ou du verbe. Ainsi, on peut, peut-être, aboutir à un rythme et à plusieurs façons de l’interpréter. Ce rythme qui porte une modernité certaine par son esprit et sa « lettre intermédiaire » s’applique à des vers libres. Il implique une certaine rigidité dans les mesures alternées, ce qui laisse peu de place à la fantaisie rythmique et à l’anarchie créative mais la finalité est de parvenir à une impression coulante pour l’oreille, une régularité dansante tout en permettant un rôle d’interprétation cérébral et culturel. Le tout permet un fond un peu lyrique. On ne compte plus les syllabes sur les doigts, on les chante.
Peu à peu, le rythme occiriental s’élabore. Il s’élabore entre nous d’ors et déjà avant de s’ouvrir sur une cible plus vaste. « Entre vers alexandrins et vers iambiques, entre vers blancs et silences éloquents, entre syllabes fermées et syllabes ouvertes, entre diphtongues ascendantes fausses et diphtongues descendantes, entre Poètes et Cibles, un Temps se hausse et un trait d'union rythmique se hisse entre Orient et Occident ».


Sources :



• ¼uvre poétique de Youssef Rzouga
• Youssef Rzouga, troubadour des temps modernes : textes réunis par Walid Soliman SOTEPA GRAPHIC Tunis
• Le jardin et ses environs… Fragments de l'itinéraire du poète Youssef Rzouga, par Khaled Mejri et Chawki Anizi.
• L'image a vieilli, par Jean Fontaine et Poèmes de Youssef Rzouga traduits par Hédi Khélil SOTEPA GRAPHIC Tunis 2005
• Site officiel de Youssef Rzouga : http://www.youssefrzouga.com
• Correspondances personnelles


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Tag der Veröffentlichung: 23.01.2010

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